miércoles, 5 de diciembre de 2007

Le travail désenchanté

Des emplois, Qui ne les réclame, qui ne les promet ? Il faut créer à tout prix des emplois, « même temporaires, même sans contenu, même sans intérêt, même s'ils renforcent les inégalités, remarque Dominique Méda. Pourvu qu'ils existent ».


Voici un vrai livre, dense, profond et stimulant, qui nous change de beaucoup de faux essais aux pages creuses et aux titres accrocheurs. Fallait-il en attendre moins d'une agrégée de philosophie, ancienne élève de l'Ecole normale supérieure et de l'ENA, professeur à Sciences-Po ? Dominique Méda ne nous propose pas une énième étude sur le chômage.


Dominique Méda ne nous propose pas une énième étude sur le chômage. Son propos est plus ambitieux puisqu’il relève de l’histoire des idées et de la philosophie. C’est une invitation à réfléchir sur le sens du travail, son rôle social et la place qu’il occupe dans notre vie. Des questions essentielles, mais absentes du débat public, car le sujet n’est généralement traité que sous un angle restreint (l’emploi) et par une seule corporation (les économistes).


Le travail apparaît aujourd’hui comme l’alpha et l’oméga. Au citoyen, il doit permettre de se réaliser et de s’intégrer ; à la société, de s’enrichir et , finalement, d’exister. C’est à travers lui que se distribuent les richesses. C’est par lui que se détermine le prix de toute chose et le statut social de chacun.


Il n’en a pas toujours été ainsi, souligne Dominique Méda. Dans les sociétés primitives, la chasse et la cueillette occupaient beaucoup moins de temps qu’on ne le croit généralement. Non seulement elles ne déterminaient pas le statut social, mais la notion même de travail n’existait pas.


Dans la Grèce antique, seuls les esclaves étaient contraints à des tâches jugées dégradantes. Un homme civilisé avait beaucoup mieux à faire. Et, de toute manière, les bras étaient suffisants et on ne voyait pas la nécessité de produire davantage.


L’Église catholique a mis beaucoup de temps à se défaire du texte de la Genèse condamnant Adam à «manger à la sueur de son front ». Les théologiens du Moyen Age ont commencé par désigner des métiers plus licites que d’autres. Puis ils ont reconnu à de nombreux travaux le mérite d’occuper le corps et de libérer l’esprit. Rien de tel pour éloigner les tentations…


Mais la véritable « invention » du travail attendra le dix-huitième siècle, avec Adam Smith, qui le définit comme moyen d’accroître les richesses. La philosophie allemande et la technocratie française enfonceront le clou quelques décennies plus tard, en le considérant comme l’essence de l’homme et sa contribution au progrès de l’humanité. Jamais pourtant les conditions de travail n’auront été pires qu’au cours de cette révolution industrielle. Marx réclamera de rendre le travail conforme à son essence, c'est-à-dire épanouissant, l’homme n’étant pleinement homme qu’en transformant le monde par son labeur… L’idéologie du travail est devenue ainsi le dénominateur commun des trois grands courants, chrétien, marxiste et humaniste.


Aujourd’hui, dans une société de services, l’activité ne va plus forcément de pair avec la production et l’effort. La distinction entre travail et non travail s’estompe. Tout devient travail. C’est désormais la seule norme, le seul ordre. On charge le travail de toutes les espérances, oubliant qu’il existe d’autres formes de sociabilité, d’intégration et d’épanouissement. Le citoyen n’est plus considéré qu’à travers sa capacité à apporter de la valeur. L’économie devient la science sociale par excellence, celle qui inspire les décideurs. Cette conception réductrice de l’homme conduit au dépérissement de la politique et empêche d’imaginer de véritables solutions.


N’est-il pas urgent de désacraliser le travail ? demande Dominique Méda. De le « désenchanter » en quelque sorte ? Il faudrait y consacrer moins de temps, réduire son rôle social et instituer d’autres canaux de redistribution des richesses. Un tel « désinvestissement » comporte, bien sûr, des risques : un retour de la femme au foyer, par exemple, ou un repli sur la sphère privée. Tout dépend de notre capacité à inventer d’autres activités, individuelles ou collectives, à côté du travail, pour permettre à chacun d’atteindre la pleine activité… Cela mérite pour le moins qu’on y réfléchisse. Mais comment le faire dans le climat actuel, sans donner l’impression d’insulter trois millions de chômeurs ?


Robert Solé
*Le travail, une valeur en voie de disparition, de Dominique Méda, Aubier 358 p., 120 F.



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La valeur travail
L'Express/ 9 août 2004

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