Des emplois, Qui ne les réclame, qui ne les promet ? Il faut créer à tout prix des emplois, « même temporaires, même sans contenu, même sans intérêt, même s'ils renforcent les inégalités, remarque Dominique Méda. Pourvu qu'ils existent ».
Voici un vrai livre, dense, profond et stimulant, qui nous change de beaucoup de faux essais aux pages creuses et aux titres accrocheurs. Fallait-il en attendre moins d'une agrégée de philosophie, ancienne élève de l'Ecole normale supérieure et de l'ENA, professeur à Sciences-Po ? Dominique Méda ne nous propose pas une énième étude sur le chômage.
Dominique Méda ne nous propose pas une énième étude sur le chômage. Son propos est plus ambitieux puisqu’il relève de l’histoire des idées et de la philosophie. C’est une invitation à réfléchir sur le sens du travail, son rôle social et la place qu’il occupe dans notre vie. Des questions essentielles, mais absentes du débat public, car le sujet n’est généralement traité que sous un angle restreint (l’emploi) et par une seule corporation (les économistes).
Le travail apparaît aujourd’hui comme l’alpha et l’oméga. Au citoyen, il doit permettre de se réaliser et de s’intégrer ; à la société, de s’enrichir et , finalement, d’exister. C’est à travers lui que se distribuent les richesses. C’est par lui que se détermine le prix de toute chose et le statut social de chacun.
Il n’en a pas toujours été ainsi, souligne Dominique Méda. Dans les sociétés primitives, la chasse et la cueillette occupaient beaucoup moins de temps qu’on ne le croit généralement. Non seulement elles ne déterminaient pas le statut social, mais la notion même de travail n’existait pas.
Dans la Grèce antique, seuls les esclaves étaient contraints à des tâches jugées dégradantes. Un homme civilisé avait beaucoup mieux à faire. Et, de toute manière, les bras étaient suffisants et on ne voyait pas la nécessité de produire davantage.
L’Église catholique a mis beaucoup de temps à se défaire du texte de la Genèse condamnant Adam à «manger à la sueur de son front ». Les théologiens du Moyen Age ont commencé par désigner des métiers plus licites que d’autres. Puis ils ont reconnu à de nombreux travaux le mérite d’occuper le corps et de libérer l’esprit. Rien de tel pour éloigner les tentations…
Mais la véritable « invention » du travail attendra le dix-huitième siècle, avec Adam Smith, qui le définit comme moyen d’accroître les richesses. La philosophie allemande et la technocratie française enfonceront le clou quelques décennies plus tard, en le considérant comme l’essence de l’homme et sa contribution au progrès de l’humanité. Jamais pourtant les conditions de travail n’auront été pires qu’au cours de cette révolution industrielle. Marx réclamera de rendre le travail conforme à son essence, c'est-à-dire épanouissant, l’homme n’étant pleinement homme qu’en transformant le monde par son labeur… L’idéologie du travail est devenue ainsi le dénominateur commun des trois grands courants, chrétien, marxiste et humaniste.
Aujourd’hui, dans une société de services, l’activité ne va plus forcément de pair avec la production et l’effort. La distinction entre travail et non travail s’estompe. Tout devient travail. C’est désormais la seule norme, le seul ordre. On charge le travail de toutes les espérances, oubliant qu’il existe d’autres formes de sociabilité, d’intégration et d’épanouissement. Le citoyen n’est plus considéré qu’à travers sa capacité à apporter de la valeur. L’économie devient la science sociale par excellence, celle qui inspire les décideurs. Cette conception réductrice de l’homme conduit au dépérissement de la politique et empêche d’imaginer de véritables solutions.
N’est-il pas urgent de désacraliser le travail ? demande Dominique Méda. De le « désenchanter » en quelque sorte ? Il faudrait y consacrer moins de temps, réduire son rôle social et instituer d’autres canaux de redistribution des richesses. Un tel « désinvestissement » comporte, bien sûr, des risques : un retour de la femme au foyer, par exemple, ou un repli sur la sphère privée. Tout dépend de notre capacité à inventer d’autres activités, individuelles ou collectives, à côté du travail, pour permettre à chacun d’atteindre la pleine activité… Cela mérite pour le moins qu’on y réfléchisse. Mais comment le faire dans le climat actuel, sans donner l’impression d’insulter trois millions de chômeurs ?
Robert Solé
*Le travail, une valeur en voie de disparition, de Dominique Méda, Aubier 358 p., 120 F.
D'autres articiles sur la valeur du travail
La valeur travail
L'Express/ 9 août 2004
miércoles, 5 de diciembre de 2007
La révolution des 35 heures
Tous les sondages le prouvent. Les salariés qui bénéficient de la réduction du temps de travail, quoi qu’on pense de cette loi, sont heureux. Certes, certains chefs d’entreprise abusent de la flexibilité, comme les dirigeants de la société d’épiceries Guyenne et Gascogne, où le passage aux 35 heures s’est traduit, pour une partie des commerçants, par des horaires fous: de 5 à 10 heures le matin, puis de 19 heures à minuit! Mais prenez l’enquête d’opinion réalisée en mai dernier par la Sofres pour le ministère de l’Emploi (1). 80 % des personnes interrogées estiment que l’accord conclu dans leur entreprise correspond «tout à fait» ou «plutôt» à ce qu’elles attendaient. 70% jugent que les 35 heures sont «plutôt positives» pour leur qualité de vie. Qui plébiscite ainsi la réduction du temps de travail? Les hommes, les femmes, les jeunes et les plus vieux, toutes professions et opinions politiques confondues. Les enfants n’ont pas été interrogés, mais ils ont écrit à Martine Aubry. Comme Assia, 10 ans:«Ma maman et moi, nous organisons de nombreuses sorties et nous nous amusons. Merci. Grosses bises.»
Au début, tout le monde a paniqué, explique Sylvie Bendier Decety, responsable de la gestion des emplois et des compétences des laboratoires Boiron. Mais nous avons fait le bilan de cette mesure. Le résultat? Les salariés l’apprécient à tel point que ce serait un drame si on revenait en arrière. Quant à l’entreprise, elle a gagné en productivité. Nous avons donné un grand coup de pied dans l’organisation!» Certes, cette révolution des horaires bouleverse les habitudes et l’histoire sociale. «C’est la fin du temps collectif, regrette le sociologue André Rauch. Avant, c’est vrai, tout le monde partait en vacances en même temps. Mais les gens vivaient au sein d’une même communauté. Aujourd’hui, ils ne se voient plus. Il va falloir trouver de nouvelles convivialités. » Réponse de Jean Viard, également sociologue : « C’est vrai, on a cassé l’idée du temps collectif. Au début, cela inquiète. Mais très vite, chaque individu se construit son temps individuel. Quelle jubilation de se promener un mardi après-midi sans culpabiliser ! »
Se balader, et circuler. Cette révolution a totalement déboussolé notre Bison futé national. Ecoutez Jean-Louis Marlet, du Centre national d’Informations routières :« Cette année, les retours du 15 août ont été faciles, alors que nous les avions annoncés en rouge. Les gens sont restés plus longtemps en week-end. D’une manière générale, pour les fins de semaine, les gens partent plus tôt et reviennent plus tard, et ils prennent des vacances moins longues. » Résultat: le CNIR va lancer une enquête de grande ampleur pour comprendre les comportements de ces nouveaux Français.
Les voyagistes, eux, n’ont pas fait d’étude. Ils ont simplement constaté que la demande de leurs clients avait évolué. Adeline Cannère, chargée de la communication chez Fram :« Depuis la rentrée, nous proposons de nouvelles formules longsweek-ends du jeudi au lundi, à destination des grandes capitales européennes, mais aussi par exemple de Marrakech. Ça marche de mieux en mieux ! » Même offre à Nouvelles Frontières, où l’on a même conçu, explique Jacques Maillot, le PDG, « des mini-semaines du mercredi au lundi, en direction de l’Egypte et des Antilles. La croissance économique y est pour beaucoup. Mais les 35 heures aussi ! ».
Bricolage et jardinage sont les autres grands bénéficiaires des 35 heures. « Nous avons constaté leurs effets dès septembre 1999, explique Peter Van Vliet, directeur des études de Castorama. Le rythme de fréquentation de nos magasins est passé de 45 jours en moyenne entre deux visites à 35 jours. » Jean-Pierre Pouchard, directeur général de Jardiland, est plus prudent :« Le phénomène est trop récent pour qu’on puisse en mesurer l’effet. Mais le mercredi et le vendredi sont devenus des jours de fréquentation importante. » Les 35 heures, nouveau moteur de la consommation? Voilà de quoi surprendre les détracteurs de la loi...
(1) Enquête réalisée par téléphone du 25 au 30 mai 2 000 auprès d’un échantillon de 500 salariés passés aux 35 heures.
Martine Gilson Le Nouvel Observateur
Au début, tout le monde a paniqué, explique Sylvie Bendier Decety, responsable de la gestion des emplois et des compétences des laboratoires Boiron. Mais nous avons fait le bilan de cette mesure. Le résultat? Les salariés l’apprécient à tel point que ce serait un drame si on revenait en arrière. Quant à l’entreprise, elle a gagné en productivité. Nous avons donné un grand coup de pied dans l’organisation!» Certes, cette révolution des horaires bouleverse les habitudes et l’histoire sociale. «C’est la fin du temps collectif, regrette le sociologue André Rauch. Avant, c’est vrai, tout le monde partait en vacances en même temps. Mais les gens vivaient au sein d’une même communauté. Aujourd’hui, ils ne se voient plus. Il va falloir trouver de nouvelles convivialités. » Réponse de Jean Viard, également sociologue : « C’est vrai, on a cassé l’idée du temps collectif. Au début, cela inquiète. Mais très vite, chaque individu se construit son temps individuel. Quelle jubilation de se promener un mardi après-midi sans culpabiliser ! »
Se balader, et circuler. Cette révolution a totalement déboussolé notre Bison futé national. Ecoutez Jean-Louis Marlet, du Centre national d’Informations routières :« Cette année, les retours du 15 août ont été faciles, alors que nous les avions annoncés en rouge. Les gens sont restés plus longtemps en week-end. D’une manière générale, pour les fins de semaine, les gens partent plus tôt et reviennent plus tard, et ils prennent des vacances moins longues. » Résultat: le CNIR va lancer une enquête de grande ampleur pour comprendre les comportements de ces nouveaux Français.
Les voyagistes, eux, n’ont pas fait d’étude. Ils ont simplement constaté que la demande de leurs clients avait évolué. Adeline Cannère, chargée de la communication chez Fram :« Depuis la rentrée, nous proposons de nouvelles formules longsweek-ends du jeudi au lundi, à destination des grandes capitales européennes, mais aussi par exemple de Marrakech. Ça marche de mieux en mieux ! » Même offre à Nouvelles Frontières, où l’on a même conçu, explique Jacques Maillot, le PDG, « des mini-semaines du mercredi au lundi, en direction de l’Egypte et des Antilles. La croissance économique y est pour beaucoup. Mais les 35 heures aussi ! ».
Bricolage et jardinage sont les autres grands bénéficiaires des 35 heures. « Nous avons constaté leurs effets dès septembre 1999, explique Peter Van Vliet, directeur des études de Castorama. Le rythme de fréquentation de nos magasins est passé de 45 jours en moyenne entre deux visites à 35 jours. » Jean-Pierre Pouchard, directeur général de Jardiland, est plus prudent :« Le phénomène est trop récent pour qu’on puisse en mesurer l’effet. Mais le mercredi et le vendredi sont devenus des jours de fréquentation importante. » Les 35 heures, nouveau moteur de la consommation? Voilà de quoi surprendre les détracteurs de la loi...
(1) Enquête réalisée par téléphone du 25 au 30 mai 2 000 auprès d’un échantillon de 500 salariés passés aux 35 heures.
Martine Gilson Le Nouvel Observateur
Suscribirse a:
Entradas (Atom)